Qu’est-ce que la douleur ?

Que savons-nous réellement de la douleur, de ses origines ? Est-ce que nos idées et notre vécu correspondent aux dernières avancées de la science de la douleur ? Cet article (juin 2010) de Todd Hargrove nous apporte quelques éclaircissements (traduction en français ci-dessous). 

Sept points à connaitre sur la science de la douleur

Dans l’article précédent j’ai écrit à propos de certaines idées reçues sur les douleurs de dos, telles que l’idée que les disques bombés, une « mauvaise » posture, ou un manque de musculature abdominale sont les causes majeures des douleurs de dos. Comme je l’ai indiqué, les preuves ne soutiennent pas ces idées, et ceci est quelque peu surprenant et contraire à l’intuition. Ceci dit, en apprenant quelques bases sur la science de la douleur, il sera plus aisé de rendre ces preuves compréhensibles.

La science de la douleur a beaucoup progressé durant ces dernières 50 années, mais la plupart de ces informations ont apparemment peu d’impact sur la façon dont la douleur est généralement traitée. Si vous avez des douleurs, ce sont des informations à connaitre. A la fin de cette lecture vous en saurez plus sur les mécanismes de douleur que les personnes du monde médical, et peut-être même vous sentirez-vous un peu mieux, parce que les recherches montrent que l’éducation sur la douleur peu améliorer les résultats. Voici quelques idées basiques de la science de la douleur.

1. La Douleur est un Mécanisme de Survie dont le But est de Protéger le Corps

La douleur est définie comme une expérience subjective déplaisante dont le but est de vous motiver pour agir, souvent pour protéger les parties de votre corps que le cerveau pense (à tort ou à raison) endommagées. Si vous ressentez de la douleur, cela veut dire que votre système nerveux central pense que le corps est menacé, et que quelque chose doit être fait pour ça. Dans ce sens, la douleur est un mécanisme de survie d’une importance fondamentale. Les personnes nées sans la capacité de ressentir la douleur (oui, ça existe) ne vivent pas très longtemps. Votre système nerveux central prend son travail de créer la douleur très au sérieux, et donc vous pouvez vous attendre à ce que lorsqu’il pense que le corps est endommagé, il se trompera sur la façon de vous donner une motivation claire de faire quelque chose à ce sujet.

2. La Douleur est une Production du Cerveau, Pas une Production du Corps

C’est le changement de paradigme fondamental qui est récemment arrivé dans la science de la douleur. La douleur est créée par le cerveau, elle n’est pas perçue de manière passive par le cerveau comme une sensation préformée qui arrive du corps. Quand une partie du corps est endommagée, les terminaisons nerveuses envoient un signal au cerveau qui contient des informations sur la nature des dégâts. Mais aucune douleur n’est ressentie avant que le cerveau interprète cette information et décide que la douleur est une bonne façon de vous encourager à faire une action qui va aider à protéger et à guérir les lésions. Le cerveau considère une grande quantité de facteurs pour prendre cette décision et deux cerveaux ne décideront pas la même chose. Beaucoup de parties différentes du cerveau aident à établir le processus de douleur, y compris les zones qui gouvernent les émotions, les souvenirs passés, et les intentions futures. Ainsi, la douleur n’est pas une mesure précise de la quantité de tissus endommagés dans une zone donnée, c’est un signal qui encourage l’action. Quand un musicien professionnel endommage sa main, son cerveau peut considérer des actions très différentes qu’un footballeur ayant la même blessure. Et donc, on peut croire qu’il peut obtenir une réponse de douleur très différente.

3. Le Mal Physique ne Veut Pas dire Douleur. Et Vice Versa

Si vous avez des douleurs, vous n’êtes pas nécessairement blessé. Et si vous êtes blessé, vous ne ressentirez pas forcément de la douleur. Un exemple spectaculaire de blessure sans douleur arrive quand un soldat est blessé au combat, ou un surfeur se fait mordre un bras par un requin. Dans ces situations, il y a beaucoup de chance que la victime ne ressente pas du tout la douleur jusqu’à ce que la situation d’urgence soit finie. La douleur est un mécanisme de survie, et dans ces cas où la douleur rend la survie encore plus dure, nous ne devrions pas être surpris qu’il n’y ait pas de douleur. Bien que la plupart d’entre nous n’ont jamais été mordu au bras par un requin, nous avons probablement vécu des heurts ou des chutes pendant un match de sport ou d’autres sortes de cas d’urgence mineurs que nous n’avons pas senti avant que le jeu soit fini. De plus, beaucoup d’études ont montrées qu’un grand pourcentage de personnes sans douleur de dos, d’épaules et de genoux a des dégâts tissulaires significatifs dans ces régions qui peuvent être vus par IRM, comme les hernies discales et les déchirements de la coiffe des rotateurs.

Comment pouvez-vous être blessé sans avoir de douleur ? Parce que pour quelque raison que ce soit, le cerveau ne pense pas que les dégâts appellent une action. Une explication possible est que la blessure est apparue lentement au cours d’une longue période de temps d’une manière que le cerveau n’a pas trouvé menaçante, ou peut être que le cerveau a juste supposé que les blessures ont été guéries aussi bien que possible, et il a conclu que la douleur ne servait plus de fonction utile. Si aucune action n’est utile ou nécessaire, ou si l’action a déjà été faite, alors il n’y a aucune raison à la douleur. Etes-vous déjà allé chez le médecin pour une douleur qui est partie au moment où vous entriez dans le cabinet médical ? Peut-être que c’est le résultat du cerveau qui se relâche après avoir conclu que le signal d’action a été entendu et que l’action corrective a été prise.

D’un autre côté, beaucoup de gens souffrent de douleur quand il n’y a plus du tout de blessure. Il y a une condition horrible appelée l’allodynie, où des stimuli même normaux comme un léger contact de la peau peut causer une douleur insupportable. C’est un exemple extrême de quelque chose qui pourrait arriver tout à fait généralement à une échelle beaucoup plus petite – le cerveau interprète mal des informations sensorielles inoffensives comme la preuve de blessure, et cause une douleur inutile.

4. Le Cerveau « Pense » Souvent que le Corps est en Danger Même Quand il ne l’Est Pas 

L’exemple le plus flagrant est celui de la douleur dite du membre fantôme, lorsque la victime ressent de la douleur dans une partie du corps manquante. Bien que le membre douloureux soit parti depuis des années, la partie du cerveau qui ressent le membre reste, et elle peut être déclenchée par erreur par une conversation croisée avec une activité neurale voisine. Lorsque ça arrive, les victimes peuvent éprouver des sensations incroyablement vives et douloureuses du membre manquant. Etonnamment, les douleurs du bras fantôme peuvent parfois être guéries en plaçant le bras restant dans une boîte avec miroir de façon à faire croire au cerveau que le bras manquant est vivant et en pleine forme ! C’est une démonstration extraordinaire du fait que la vraie cible pour le soulagement de la douleur est souvent le cerveau, et pas le corps.

Il y a beaucoup d’autres cas plus banals où le cerveau ne sait pas ce qui se passe dans le corps et provoque de la douleur dans une zone qui n’est clairement pas menacée. Tous les cas de douleur rapportés où la douleur est sentie à distance du vrai problème en est un exemple. L’allodynie est un autre exemple.

5. La Douleur Engendre la Douleur

Un des aspects malheureux de la physiologie de la douleur c’est que plus la douleur dure, plus il devient facile de sentir la douleur. C’est la conséquence d’un processus neural très basique appelé potentialisation à long terme, qui signifie essentiellement que plus le cerveau passe de temps à utiliser un certain chemin neural, plus il devient facile d’activer ce chemin à nouveau. C’est comme creuser un chemin dans la neige en faisant du ski – plus ce chemin est tracé, plus il est facile de retomber dans les mêmes traces. C’est le même processus avec lequel nous apprenons des habitudes ou développons des compétences. Dans le contexte de la douleur, cela veut dire que plus longtemps nous sentons une certaine douleur, et moins nous avons besoin de stimulus pour déclencher cette douleur.

6. La Douleur Peut Etre Déclenchée par des Facteurs Sans Rapport avec le Mal Physique

Vous avez sûrement entendu l’expression qui dit que les neurones qui fonctionnent ensembles sont câblés ensembles. L’exemple le plus connu de ce principe est l’expérience de Pavlov qui faisait sonner une cloche à chaque fois que ses chiens dînaient, et qui a ensuite trouvé qu’il pouvait les faire saliver au simple son de la cloche. Ce qui est arrivé au niveau neural c’est que les neurones qui entendent la cloche se sont câblés avec les neurones de la salivation, parce qu’ils ont agit systématiquement ensembles un certain temps. La même chose peut se produire avec la douleur. Disons qu’à chaque fois que vous allez travailler vous vous engagez dans une activité stressante comme travailler à un ordinateur ou soulever des boites d’une manière qui vous fait mal au dos. Après un moment, votre cerveau va commencer à lier l’environnement du travail à la douleur, au point où vous commencez à ressentir la douleur juste en arrivant au travail, ou même peut être juste en pensant au travail. Ce n’est pas une surprise que l’insatisfaction au travail soit un grand annonciateur de douleur de dos.

De plus, il a aussi été démontré que les états émotionnels comme la colère, la dépression et l’anxiété vont réduire la tolérance à la douleur. Bien que ce soit difficile à croire, les recherches fournissent la preuve évidente qu’une partie importante des douleurs chroniques du dos est plus causée par des facteurs émotionnels et sociaux que par les blessures physiques. Vous avez pu remarquer que lorsque vous retournez à un endroit dans lequel vous n’êtes pas allé depuis de nombreuses années, vous retombez facilement dans de vieilles façons de vous exprimer, de vous tenir (posture) ou de vous comporter que vous pensiez avoir laissées dernière vous pour toujours. La douleur peut agir de la même façon, être déclenchée ou rappelée par certains contextes sociaux, sentiments ou pensées que vous avez associés à la douleur. N’avez-vous jamais remarqué que votre douleur était partie lorsque vous étiez en vacances et revenue lorsque vous êtes revenu ?

7. Le Système Nerveux Central Peut Changer Son Niveau de Sensibilité à la Douleur

Il y a de nombreux mécanismes par lesquels le système nerveux central peut augmenter ou diminuer sa sensibilité à un stimulus qui provient du corps. L’exemple le plus extrême de désensibilisation arrive dans une situation d’urgence décrite plus haut, quand les signaux de douleur du corps sont complètement interdits d’atteindre le cerveau.

La plupart du temps, une blessure va augmenter le niveau de sensibilisation, vraisemblablement pour que le cerveau puisse protéger plus facilement la zone qui est maintenant connue pour être endommagée. Quand une zone commence à être sensible, nous pouvons nous attendre à ce que la douleur soit sentie plus tôt et plus fortement, pour que même des pressions mécaniques inoffensives puissent causer de la douleur. Il y a beaucoup de mécanismes compliqués qui permettent d’augmenter ou de diminuer le niveau de sensibilité et qui vont au-delà de ce que cet article peut aborder. Pour ce qui nous intéresse, le point clef est que le système nerveux central est constamment en train d’ajuster le volume des signaux de la douleur selon une variété de facteurs. Pour quelque raison que ce soit, il apparait que pour beaucoup d’individus qui ont des douleurs chroniques, le volume a simplement été remonté trop fort et laissé pendant trop longtemps. On appelle cela la sensibilisation centrale, et elle joue probablement au moins un certain rôle dans beaucoup d’états de douleur chronique. C’est un autre exemple sur la manière dont la douleur chronique n’implique pas nécessairement un mal continu ou chronique du corps.

Conclusion

Quand le corps fonctionne bien, les blessures vont guérir le mieux possible en quelques semaines ou mois, et ensuite la douleur devrait finir. Pourquoi devrait-elle continuer si le corps a déjà fait son maximum pour la guérir ? Quand la douleur continue sur de longues périodes de temps sans qu’il y ait une source réelle de mal continu ou de blessure, il peut y avoir un problème avec le système de traitement de douleur, mais pas du corps. Dis d’une autre façon, si vous avez des douleurs chroniques, il y a au moins une certaine chance que vous ne soyez pas vraiment blessé. Les recherches montrent que pour certaines personnes c’est une idée consolante, et qui sert à réduire l’anxiété et le stress et la menace qui rend la douleur plus mauvaise.

Donc que pouvons-nous faire d’autre avec ces informations pour aider à sortir de la douleur ? Le résultat final est que nous avons besoin de comprendre ce qui entraine le système nerveux central à ressentir la menace et comment nous pouvons réduire la menace. Dans le prochain article je parlerais de certaines stratégies spécifiques basées sur le mouvement.

Commentaires

Rétroliens

  1. […] Les participants témoignent de changements clairs de posture (tant physique que mentale), d’équilibre, de mobilité, de souplesse, de stabilité, de coordination aussi bien qu’une meilleure énergie, une capacité améliorée de penser, d’apprendre et d’être créatifs, et une diminution significative des douleurs physiques, tant ponctuelles que chroniques. […]

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