Est-ce que nos os influencent nos esprits ?

Quand les scientifiques s’intéressent à l’influence de notre squelette sur notre cerveau. Cet article passionnant est paru dans le New Yorker du 4 novembre 2013. J’en propose ci-dessous une traduction en français.

Est-ce que nos os influencent nos esprits ?

Au milieu des années 80, la curiosité de Gérard Karsenty, un jeune généticien et médecin français, s’est tournée vers une mystérieuse protéine appelée ostéocalcine, qui est présente en grande quantité dans le squelette. Il a travaillé avec des souris manquant de cette substance, s’attendant à trouver des problèmes osseux. Mais leurs squelettes étant normaux, ce résultat l’a plongé dans une ‘profonde dépression’.

Ces souris avaient cependant des problèmes. Leurs abdomens étaient gras, elles avaient du mal à se reproduire, et elles étaient ‘stupides’, dans le sens où ‘elles ne se sont jamais rebellées et n’ont pas essayé de mordre ou de s’échapper’, comme l’a dit Karsenty maintenant âgé de 59 ans et président du département de la génétique et du développement au Centre Médical de l’Université de Columbia. Il a étudié l’ostéocalcine pendant presque 20 ans. Alors que son rôle dans le squelette reste inconnu, il a démontré que cette substance a des effets multiples sur les stocks de graisse, les foies, les muscles, les pancréas et les testicules des souris, et même, comme le suggère de nouvelles preuves, sur leurs cerveaux. Il s’avère que l’ostéocalcine est un messager envoyé par l’os pour réguler des processus cruciaux partout dans l’organisme.

Cette découverte représente une nouveauté dans la façon dont les chercheurs voient le squelette : non seulement les os fournissent un support structurel et servent de dépôt pour le calcium et le phosphate, mais ils servent aussi de commandes à de vastes cellules. Pour les souris tout du moins, les os parlent directement au cerveau. ‘C’est énorme’, dit Eric Kandel, neuroscientifique lauréat du prix Nobel. ‘Qui aurait pu penser que l’os puisse être un organe endocrinien ? Vous pouvez penser à la glande surrénale ou à l’hypophyse, mais pas à l’os.’

Mais Karsenty croie depuis longtemps que notre squelette fait beaucoup plus que simplement donner sa forme à notre corps. En 2007, il a suggéré que les os jouent un rôle important dans la régulation de la glycémie : les souris dans lesquelles on avait créé un manque d’ostéocalcine étaient essentiellement diabétiques ; elles étaient moins sensibles à l’insuline et en produisaient moins. Cependant, quand il leur a donné de l’ostéocalcine, leur sensibilité à l’insuline et leur glycémie sont devenues normales. La première fois que Karsenty a présenté sa découverte lors d’une conférence, les experts endocriniens se sont sentis ‘dépassés par les implications potentielles’, comme l’un d’entre eux me l’a dit à ce moment-là.

De même, Karsenty a soulevé des questions provocatrices du rôle du squelette dans la fertilité. En 2011, il a montré que les os jouent un rôle crucial dans la reproduction masculine : les souris qui ne produisaient pas de l’ostéocalcine avaient des taux anormalement peu élevés de testostérone et étaient stériles. A l’opposé, les souris qui en produisaient en quantité élevée avaient plus de testostérone et s’accouplaient plus fréquemment. (Le mécanisme n’est pas apparu pertinent pour les femelles.)

La découverte la plus récente concerne le squelette et le cerveau. Dans un écrit publié fin septembre dans le journal ‘Cell’, Karsenty a démontré que l’os joue un rôle direct sur la mémoire et l’humeur. Les souris qui ont été génétiquement manipulées afin que leurs squelettes ne produisent pas d’ostéocalcine étaient anxieuses, déprimées et pratiquement incapables de maitriser un test de mémoire spatiale. Cependant, lorsque Karsenty leur a administré l’hormone manquante, leur humeur s’est améliorée et leur capacité à réussir le test de mémoire est devenue presque normale. Il a aussi trouvé que, chez les souris enceintes, l’ostéocalcine contenue dans les os de la mère traversent le placenta et aident à développer la formation du cerveau du fœtus. En d’autres termes, les os parlent aux neurones même avant la naissance.

Qu’est-ce que cette discussion entraine pour la santé humaine ? Lorsque nous vieillissons, notre masse osseuse décroit. La perte de mémoire, l’anxiété et la dépression deviennent également plus communes. Ces faits malheureux à propos de la vieillesse peuvent être indépendants, mais ils pourraient aussi être liés. ‘Si vous demandez aux médecins les meilleurs choses à faire pour éviter les pertes de mémoire liées à l’âge, ils vont vous répondre l’exercice’, indique Kandel. Est-ce que l’exercice aide en partie parce qu’il travaille à maintenir les os, qui fabriquent de l’ostéocalcine, qui à son tour aide à préserver la mémoire et l’humeur ? (Karsenty spécule qu’une plus grande masse osseuse signifie une plus grande capacité pour la production d’ostéocalcine, même si cela n’a pas encore été prouvé.) Et de manière encore plus incroyable : sera-t-il un jour possible de protéger la mémoire ou de traiter le déclin cognitif lié à l’âge avec une hormone squelettique ? Ce sont ce genre de questions qui peuvent stimuler aussi bien de faux espoirs que des bons imaginatifs.

La vision de Karsenty du squelette comme étant central à l’utilisation d’énergie, à la reproduction et à la mémoire a une preuve évidente chez les souris. Si l’une de ces études ‘avait fait ses preuves de manière isolée, je pense que j’aurais été plus sceptique à leur sujet’, a dit Sundeep Khosla, de la clinique Mayo. Mais il y a ‘une partie d’une série entière montrant que l’os aide à réguler d’autres tissus, et les découvertes sur les souris sont bien faites et irréfutables.’ (La plupart du début du travail a été corroboré par d’autres laboratoires qui utilisent des souris.)

La question a toujours été de savoir dans quelle mesure ces résultats peuvent être applicables aux gens. ‘Je ne connais pas d’hormone qui fonctionne pour les souris et qui ne s’applique pas dans une certaine mesure chez les humains’, m’a dit Thomas Clemens, de Johns Hopkins, en 2011. Toujours est-il que l’ostéocalcine n’est clairement pas la seule substance qui régule la glycémie ou la fertilité masculine ou la cognition, et son importance relative peut être différente selon les gens. Chez les souris, aucune autre substance ne peut compenser un manque d’ostéocalcine dans ces fonctions, comme le démontre le travail de Karsenty. Est-ce que la même chose est vraie chez les humains ?

Une suggestion terriblement tentante se porte sur les hommes qui peuvent répondre à l’hormone suite à une mutation génétique. Karsenty a identifié deux hommes qui répondent à ces critères, ils sont tous les deux stériles et ne peuvent réguler leur taux de glycémie – ce que les modèles de souris auraient prédits. Cependant, le vrai test serait un essai clinique dans lequel les chercheurs auraient identifiés des patients avec un défaut génétique lié à l’ostéocalcine – ou des patients avec un faible taux d’ostéocalcine, peut-être en réponse à une masse osseuse  déclinante – et qui les soigneraient avec l’hormone pour voir si ça inverserait leur faible fertilité, leur mémoire appauvrie, leur anxiété ou leur dépression.

Karsenty croit également que nous en savons assez pour reconnaître que le corps est beaucoup plus en réseau et connecté que ce que pensent les gens. Il aime dire que ‘aucun organe n’est une île’. Et si X parle à Y, Y doit répondre à X. Cette insistance sur la réciprocité a animé le plus gros de sa carrière, le squelette jouant souvent un rôle surprenant : l’insuline agit sur l’os, et l’os doit aider à réguler l’insuline. La testostérone a une influence sur la masse osseuse, et le squelette doit agir sur les testicules. Et il dit que de la même manière que le cerveau parle au squelette, ‘j’ai toujours su que l’os doit aider à réguler le cerveau. Je ne savais simplement pas comment.’

Commentaires

  1. delphinehelix a écrit

    Moshé a mentionné qu’il allait écrire un autre livre lié à l’étape suivante d’évolution : la conscience squelettique (skeletal consciousness). Qui arrive après l’évolution musculaire, émotionnelle, mentale etc. Il allait nommer le livre: « Vous le Squelette Survivrez à Votre Âme » (« You Skeleton will Outlive Your Soul »).

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